mardi, février 27, 2007

Les « secrets » des entreprises compétitives

Khalid Chraibi

Economia
Mars 2007
Chronique Entreprise

Au Maroc, les managers ont souvent tendance à considérer les effectifs d’une entreprise comme de simples « postes de travail » à gérer de très près, afin de s’assurer que chacun remplit correctement la fonction qui lui est dévolue. Ainsi, l’aide-comptable peut-il exercer pendant des années les activités pour lesquelles il a été recruté, sans que l’entreprise n’attende rien de plus, de lui. Grâce à l’expérience acquise sur le tas, il peut espérer gravir, au fil des ans, quelques échelons avant d’atteindre, selon l’expression de Peter, le « seuil de son incompétence ».

Mais, est-ce vraiment ainsi qu’on tire le meilleur parti des hommes, dans la société moderne ?

Dans les pays du Tiers Monde, les chefs d’entreprise risquent de répondre par l’affirmative à cette question, sans hésitation. De leur point de vue, l’entreprise comporte un vaste réseau de fonctions spécifiques qui doivent être assurées de manière fiable, et les hommes sont recrutés pour répondre à ces besoins.
Mais, dans les pays industrialisés, cette vision des choses est périmée depuis plus d’un demi-siècle. Jack Welch, PDG de General Electric (GE) et l’un des maîtres à penser de la gestion moderne, en fournit une bonne illustration.

Welch est un praticien chevronné de la gestion, ayant occupé les fonctions de PDG de General Electric (GE) pendant deux décennies. Il en a fait l’une des entreprises les plus dynamiques sur le plan mondial, employant près de 340 000 personnes dans 100 pays, opérant dans des domaines diversifiés (ampoules électriques, générateurs électriques, appareils d’imagerie médicale, moteurs d’avion, plastiques, services financiers…). Le chiffre d’affaires de la société est passé de 27 milliards $ en 1980 à 130 milliards $ en 2000. La capitalisation boursière est passée de 14 milliards $ à plus de 400 milliards $. La société est aussi l’une des entreprises les plus admirées du monde. Elle occupe en 2006, pour la sixième fois, la place « numéro 1 » dans les classements préparés séparément par la revue américaine « Fortune » et le « Financial Times » de Londres.

Welch attribue la croissance spectaculaire de son entreprise, au cours de ses deux décennies de présidence, à la conjonction de deux facteurs : le choix des hommes et la libre circulation des idées. D’après lui, l’entreprise doit constamment placer l’accent sur les valeurs d’abord, avant les chiffres. Pour réussir dans ses activités, elle doit attirer les meilleurs talents et leur donner toutes les occasions de s’épanouir, transformant ceux qui en ont le potentiel en véritables leaders. GE consacre à cet effet un temps énorme et des sommes considérables à la formation et à la gestion de carrière de son personnel, bien au-delà de tout ce qui se fait habituellement dans l’industrie américaine.

D’après Welch, les responsables de l’entreprise, à tous les niveaux, doivent avoir une vision claire de comment « mieux faire » les choses qui doivent être faites. Ils doivent stimuler, motiver et inspirer les gens autour d’eux, au lieu de les énerver, de les déprimer et de les contrôler. Les membres du personnel doivent avoir l’autonomie nécessaire pour prendre leurs propres décisions, et ne pas être traités en simples agents d’exécution de décisions prises aux niveaux les plus élevés de la hiérarchie. Les procédures doivent être simplifiées, l’atmosphère informelle et détendue, afin que les personnes concernées puissent remettre en cause les décisions des patrons, à chaque fois qu’elles le jugent utile.

Les managers et l’ensemble du personnel doivent travailler comme des membres d’une seule équipe, et être récompensés sur la base des résultats du travail de groupe.
L’entreprise doit être constamment en train d’améliorer la qualité de ses produits, pour qu’ils soient incontournables pour les clients. A cet effet, elle doit innover en permanence, afin de rester dans la course face à ses concurrents. Elle doit sans arrêt développer sa capacité à se renouveler, à se donner des défis et à les remporter.

Les responsables doivent être à l’affût d’idées nouvelles, d’où qu’elles viennent, et apprendre à les utiliser à l’avantage de la société. Ils doivent assurer un bon suivi de tout ce qui se décide, tout en luttant contre les comportements bureaucratiques qui produisent des blocages. Le changement doit être perçu à tous les niveaux de l’entreprise comme une chance à saisir, pour améliorer la situation de la société, même quand il dérange les habitudes et les intérêts établis.

Le personnel de GE est constamment mobilisé pour atteindre les objectifs de la société, ne serait-ce que pour éviter de faire partie des 10 % des effectifs dont GE se sépare chaque année, parce qu’ils sont les plus mal classés, lors des évaluations annuelles. En les remplaçant par des personnes répondant mieux à ses besoins, la société s’assure de rester à un niveau élevé de compétitivité.

Welch n’est pas un guru visionnaire, qui développe ses théories de gestion dans une « tour d’ivoire », mais un véritable praticien de l’art de la gestion d’entreprise. Ayant présidé pendant vingt ans aux destinées de l’une des plus grandes entreprises du monde, avec le succès que l’on connaît, il mérite certainement qu’on étudie ses idées avec la plus grande attention.

vendredi, février 23, 2007

Réforme fiscale, privatisations et développement

Khalid Chraibi

Economia
Novembre 2006
Chronique entreprise

Au moment de présenter le projet de loi de finances 2007 au Parlement, le Ministre des Finances a toutes les raisons de se réjouir. L’économie marocaine témoigne d’une bonne santé, avec une croissance du PIB aux environs de 7,5 %, une inflation maîtrisée, un déficit inférieur à 3 %, malgré la facture pétrolière en hausse, et un compte courant extérieur excédentaire, grâce aux performances du tourisme (+ 29 %), aux recettes des MRE (+ 16,5 %) et à une amélioration des exportations (+ 11,7 %). Alors que les avoirs extérieurs sont à leur niveau le plus élevé, les recettes fiscales se sont également nettement améliorées (IS + 27 %, TVA + 18 %), grâce à l’amélioration aussi bien de l’activité économique que du rendement de l’administration.

Cette bonne tenue de l’économie marocaine en 2006 a rendu possible la mise en œuvre des changements fiscaux programmés pour 2007, comprenant, en particulier, une réforme de l’impôt sur le revenu (IGR, devenu IR), la promulgation du Code des impôts et la réforme de la fiscalité locale.

Le changement au niveau de l’IR touche aussi bien les taux que la grille des revenus : le seuil non imposable est relevé de 20 000 dh à 24 000 dh ; le taux applicable au salaire annuel supérieur à 120 000 dh est ramené de 44% à 42 % et une nouvelle tranche de 60 000 dh à 120 000 dh est créée, imposée au taux de 40 %. De ce fait, la pression sur les revenus salariaux enregistrera une baisse d’environ 3 % sur pratiquement tous les niveaux de salaire, améliorant le pouvoir d’achat de la population de manière générale.

Le code des impôts, qui sera promulgué en 2007, ne contiendra pas, quant à lui, de nouveautés significatives, mais récapitulera tous les éléments introduits dans les Lois de finances de 2004, 2005 et 2006. Placé sous les signes de l’harmonisation, la simplification et la réduction du nombre des articles (ramenés à 252 au lieu de 415 auparavant), il consacrera l’amélioration de l’administration fiscale et sa modernisation.

Quant à la réforme de la fiscalité locale, préparée par le ministère de l’Intérieur, avec l’appui de celui des Finances, elle sera marquée par la réduction du nombre de taxes locales, ramenées à onze, et se traduira par la mise en place de nombreux assouplissements. La taxe professionnelle se substituera à la patente et la taxe d’habitation remplacera la taxe urbaine. Tous ces changements devraient déboucher sur une simplification ainsi qu’une baisse de la pression fiscale locale.

La TVA, par contre, sera maintenue en l’état, sans changements majeurs en 2007. L’objectif de deux taux de TVA, réclamé de nombreux côtés, continuera de faire l’objet d’étude de la part des services de l’administration fiscale.

En ce qui concerne la réforme de l’IS, réclamée de longue date et avec persistance par le patronat, le Ministre des Finances «comprend la légitimité de cette revendication de la CGEM». Le principe d’une baisse de trois points du taux d’imposition des sociétés (de 35 à 32 %) est, semble-t-il, déjà acquis. Le Ministre observe, dans ce contexte, qu’ «il est vrai qu’à 35% le taux de l’IS est élevé mais, avec la provision pour investissement, il n’est réellement que de 28 à 30% ». La baisse de l’IS pourrait être envisagée pour l’année 2008, si les circonstances économiques et financières s’y prêtent. Si l’Etat décide d’appliquer cette réforme, il faudra alors supprimer la provision pour investissement dès 2007, puisque l’IS est toujours acquitté sur le bénéfice de l’exercice précédent. Mais, l’Etat doit d’abord identifier d’autres ressources à lever, pour compenser le manque à gagner important qui découlera de cette réforme.

Or, divers indicateurs économiques et financiers peuvent prêter à anxiété en 2007. A titre d’illustration, la croissance du PIB ne se situerait qu’à quelques 3,5 % par rapport à 2006. Le total des dépenses de la dette s’élèverait, quant à lui, à quelques 59 milliards dh, dont 9,5 milliards dh pour la dette extérieure (+ 2,75 %) et 49,6 milliards dh pour la dette intérieure (+ 40,8 %). Le coût du service de la dette s’accroîtra de quelques 33 % (correspondant à 30 % du budget général). Quant à la Caisse de compensation, elle absorbera près de 16 milliards dh.

Un taux d’endettement aussi élevé se situe clairement à un seuil critique qu’il n’est guère recommandable de dépasser, et rend les finances publiques bien vulnérables. Si l’on écarte l’option du recours à l’emprunt, le Ministère des finances en sera réduit à envisager d’autres options, telles que la privatisation de grandes entités publiques, qui pourraient faire tomber des recettes substantielles dans son escarcelle. Des organismes tels que l’OCP, la CDG, l’ODEP ou l’ONCF pourraient ainsi se trouver dans la ligne de mire des experts du Ministère, au cours des prochaines années.

Mais, la cession de tels organismes fera progressivement passer les fleurons de l’économie marocaine aux mains des étrangers, seuls assez riches pour s’en porter acquéreurs, même s’ils ne sont pas nécessairement aussi soucieux que les nationaux des besoins et des priorités du pays. Est-ce bien raisonnable de mettre des étrangers aux commandes de ce que nous avons édifié de mieux au Maroc, depuis un siècle, et d’en faire les décideurs de ce que sera le développement du pays à l’avenir ?

Par contre, le Ministère des Finances pourrait explorer avec profit les effets sur les finances publiques d’une réduction substantielle des dépenses associées au train de vie de l’Etat. Nul doute qu’il identifierait des économies considérables à réaliser en ce domaine. La sagesse populaire n’enseigne-t-elle pas, à cet égard, que le bon père de famille doit vivre selon ses moyens, sans commettre d’excès, ni dilapider son héritage, s’il en a fait un, ni laisser de dettes à ses héritiers ?

Bâtisseurs d’empire

Khalid Chraibi

Economia
Octobre 2006
Chronique entreprise

Au cours des dernières années, quelques Groupes économiques et financiers marocains occupant des positions-clé dans le paysage industriel, commercial et financier du pays ont saisi au vol les occasions qui se présentaient (introductions en Bourse, « privatisation » des participations détenues par l’Etat, etc.) pour procéder à une restructuration en profondeur du patrimoine économique qu’ils détenaient, renforçant leur main-mise sur de nombreux secteurs d’activité.

Ils ont ainsi pris de plus en plus l’allure de « conglomérats », c’est-à-dire des regroupements au sein d’un même holding d’entreprises hétéroclites, oeuvrant dans les secteurs les plus divers, dont le seul point commun est qu’ils ont le même actionnaire de référence. Ce faisant, le pouvoir de décision économique et financier s’est trouvé de plus en plus concentré, pour le meilleur comme pour le pire, entre les mains de ces entrepreneurs reconvertis en « bâtisseurs d’empire ».

Parmi les nombreux Groupes qui relèvent de cette catégorie (AKWA, BMCE, Chaâbi, Holmarcom, etc.), le Groupe ONA est particulièrement représentatif de la situation, que son Président décrit en 2006 comme suit : « Le groupe ONA est un groupe industriel à logique d’opérateur multipolaire centré sur des positions de leadership, dans des métiers dont la croissance accompagne le développement économique du Maroc et de la région. »

Aujourd’hui, les marques du Groupe, nombreuses et diversifiées, sont ultra-présentes dans les foyers marocains, et pourraient accompagner tous les moments forts d’une journée normale (lait, yoghourt, raïbi, sucre, huiles Lesieur, Cristal, Huilor ou Oléor, savons de ménage (dont La Main) et de toilette (dont Le Paon) ; voitures de tourisme Peugeot, Citroën ou Renault, services bancaires et d’assurance auprès d’AttijariWafa bank, AXA Assurance Maroc, Wafa Assurance ou le Cabinet Agma Lahlou-Tazi ; hypermarchés Marjane, supermarchés Acima ; télévision de 2M.
Mais les activités du Groupe ONA couvrent également d’autres créneaux très importants de biens durables et de services, qui sont beaucoup moins connus du grand public, tels que : les mines (Managem…), l’immobilier de luxe et de loisirs (Amelkis et golfs), la pêche en haute mer (Marona), le conditionnement de produits de la mer (La Monégasque), le négoce international (Optorg), etc.

Si l’on continue avec l’exemple de l’ONA, on relève que le Groupe a renforcé en 2005 sa position dans le secteur sucrier, avec la reprise des sucreries publiques par Cosumar. Mais il a également manifesté sa volonté de se diversifier sur le plan de la région nord-africaine, avec l’acquisition par Attijariwafa bank de 54 % de la Banque du Sud en Tunisie, par exemple.

Le Groupe entre également, en 2006, dans des activités à fort potentiel de croissance à moyen terme comme les télécoms (obtention par Maroc Connect de la 3è licence de téléphonie fixe à mobilité restreinte) et les « utilities » (services aux collectivités, notamment dans le secteur de l’eau, de l’énergie, de l’environnement ou encore de l’assainissement). Le Groupe qualifie ces activités de relais de croissance.

Grâce à toutes ces actions et initiatives, le Groupe ONA joue clairement le rôle de leader dans le développement de nombreux secteurs économiques du pays. D’ailleurs, depuis que la SNI en a pris le contrôle, le Groupe ONA a, encore plus que par le passé, les moyens de ses ambitions.
Cependant, l’expérience vécue des conglomérats incite à beaucoup de prudence à leur égard, comme modèles d’organisation. Ils ont connu leur plus fort développement aux Etats-Unis, à partir des années 1960, et furent parés à l’origine de toutes les vertus. Mais ils prirent rapidement des allures de prédateurs et de spéculateurs, prenant de grands risques dans leurs opérations, et finissant presque tous par disparaître dans les décennies suivantes, à cause de leurs montages financiers très vulnérables.

Au Maroc aussi, de nombreux effets pervers peuvent être associés aux activités des conglomérats, et toutes sortes de dangers peuvent les guetter, même quand ils semblent, aux yeux de l’observateur externe, faire un parcours sans faute : bureaucratie, lenteurs (et parfois de l’improvisation) dans la prise de décision, un certain arbitraire parfois dans les choix retenus par le management. La dispersion de l’équipe dirigeante sur des activités qui n’ont rien de commun entre elles, conduit à des erreurs d’appréciation, élimine le « professionnalisme » et le sens du « métier ».

Les relations privilégiées avec des banques importantes, membres du conglomérat, aboutissent à biaiser les opérations de prêt de ces dernières, afin de sauvegarder les intérêts du conglomérat.

La facilité d’accès au financement auprès des banques du Groupe encourage les dérapages dans la sélection des projets à développer, y compris les choix à caractère spéculatif. Elle favorise également le surendettement du Groupe, source de tous les dangers. L’arbitrage financier entre le financement de différents projets prioritaires devient difficile en cas de difficultés d’un projet important.

Le conglomérat essaiera toujours d’user de sa position dominante pour verrouiller ses secteurs d’activités à l’entrée de concurrents, et a généralement divers moyens d’atteindre ses objectifs en la matière ; parallèlement à cela, l’entreprise dominante a tendance à développer un laisser-aller dans divers aspects de ses produits et de ses activités, en l’absence d’une concurrence sérieuse.

Finalement, même des équipes de management de premier plan connaissent des hauts et des bas dans leur performance (exemple des dérives des équipes dirigeantes de la BNDE ou du CIH).

Les conglomérats peuvent donc être de mode actuellement au Maroc, et mener des opérations très profitables pour leurs actionnaires, mais ce n’est pas sur eux qu’il faut compter pour le développement économique et social du pays, à long terme. Une saine concurrence devrait être maintenue dans la sphère économique, entre tous les opérateurs nationaux, afin d’éviter les dérapages auxquels les opérations de ces « bâtisseurs d’empire » pourraient se prêter.

Paradoxes

Khalid Chraibi

Economia
Septembre 2006
Chronique entreprise

A l’ère de la mondialisation, les marocains ressentent beaucoup d’attrait pour tout ce qui provient de l’étranger, qu’il s’agisse de produits, de services ou de conseil. Mais, dans certaines situations, cet intérêt devient manifestement excessif, et nous fait perdre de vue nos intérêts bien compris.

Ainsi, de nombreuses communes confient-elles à des organismes étrangers la gestion des activités de distribution d’eau et d’électricité, ou de ramassage des ordures ménagères, etc. Ne serait-il pas plus raisonnable de les confier à des opérateurs marocains expérimentés, à un moment où tout devrait être mis en œuvre pour promouvoir l’emploi dans le pays ? Ou bien estime-t-on qu’ils ne peuvent pas maîtriser la technicité de telles opérations ?

D’autres services nécessitant des investissements plus lourds mais générant aussi des bénéfices plus intéressants, tels que la gestion d’autoroutes ou de ports, sont également souvent confiés à des opérateurs étrangers, après un demi-siècle d’indépendance.

De même, au niveau du conseil d’entreprises, des commandes pour des montants considérables sont régulièrement passées aux cabinets spécialisés étrangers, au détriment des professionnels marocains oeuvrant dans les mêmes domaines d’activité. Pendant ce temps, les jeunes marocains diplômés des meilleures écoles étrangères hésitent à rentrer au pays, une fois leurs études terminées, de peur de se retrouver au chômage.

Lorsque ces jeunes marocains décrochent un travail à l’étranger, dans une multinationale, faut-il s’en réjouir ? Car, la société marocaine perd tout le bénéfice de l’investissement national considérable qu’elle a effectué dans leur formation pendant une vingtaine d’années, au profit d’opérateurs étrangers.

L’attrait de l’étranger se manifeste également, au niveau industriel, à l’occasion de la cession des fleurons de l’industrie marocaine à des investisseurs étrangers. Il ne s’agit, le plus souvent, que d’un transfert de titre de propriété, sans grande signification sur le plan économique, mais l’événement est célébré comme une étape marquante dans le développement de l’industrie nationale. Est-ce bien raisonnable de se réjouir de la cession de notre patrimoine, qui ne devrait s’effectuer que lorsque nous y sommes contraints et forcés ?

Sur un plan un peu différent, au niveau des entreprises, le marché national a été inondé, au cours des dernières années, dans le cadre de la « mondialisation », de milliers de produits et de services de toutes provenances, répondant aux besoins les plus courants comme aux goûts les plus exotiques des consommateurs et des investisseurs.

Le consommateur marocain ne peut que s’en réjouir, bien sûr. Mais, de nombreux entrepreneurs marocains voient la part de marché de leurs produits rétrécir comme une peau de chagrin, entraînant des difficultés de tous ordres, qui mènent à des réductions de personnel ou même à des fermetures d’usines.

Par ailleurs, les produits marocains connaissent souvent de grands déboires sur les marchés étrangers. Où sont donc passés les bienfaits de la mondialisation, tant vantés lors de la signature des accords internationaux ?

Enfin, certains marocains sont tellement subjugués par l’étranger qu’ils demandent une nationalité étrangère dès qu’ils disposent du moindre prétexte pour ce faire. Pendant ce temps, des citoyens moins favorisés perdent, semble-t-il, tout espoir de trouver un travail dans leur pays, d’y fonder un foyer, ou d’y construire leur avenir. Ils n’hésitent pas à traverser l’océan dans de frêles embarcations, au péril de leur vie, pour entrer sans papiers dans des pays étrangers où ils espèrent, éventuellement, un jour, obtenir un travail et régulariser leur situation.

Ne serait-il pas plus raisonnable, dans ces conditions, de faire preuve de plus de solidarité au niveau national, et d’œuvrer tous ensemble pour réduire ces paradoxes ? Ne pouvons-nous pas mettre en commun nos ressources, notre savoir-faire, notre ingénuité, pour construire le Maroc de demain, au lieu d’offrir ce que nous avons de mieux à des étrangers, au détriment de la communauté nationale ?

La CGEM à l’ère du candidat unique

Khalid Chraibi

Economia
Juillet 2006
Chronique Entreprise

Le poste de Président de la CGEM comporte prestige, visibilité, et de réelles possibilités d’influer sur le cours des événements dans le champ économique, pour celui qui se sent une vocation de leader. L’élection du nouveau Patron des patrons, une fois tous les trois ans, est donc l’occasion d’une très forte mobilisation des adhérents, dans cette organisation regroupant des milliers d’entreprises réparties dans une multiplicité de fédérations. Mais, les élections de 2006 ont fait exception à cette règle.

Bien qu’une demi-douzaine de noms de candidats aient été avancés dans la presse, de manière récurrente, pendant des mois, aucune des personnalités mentionnées n’a franchi le pas décisif de déposer un dossier de candidature. Cet état des choses inquiéta suffisamment le Président sortant pour qu’il demande à son Conseil juridique de lui indiquer la procédure légale à appliquer le 30 juin, le cas échéant, si personne ne se portait candidat aux fonctions de Président dans les délais impartis.

La « frilosité » des candidats potentiels s’explique en partie, d’après certains, par les mésaventures que le Président sortant de la Confédération patronale auraient connues, à la suite de sa mémorable sortie médiatique de l’été 2005. Ayant fait part très franchement, dans une interview, de ses frustrations au sujet de différentes questions d’ordre politique, économique et social, sans s’entourer des précautions oratoires appropriées, il s’attira, semble-t-il, des vexations protocolaires et professionnelles suffisamment significatives pour échauder des membres influents de la Confédération et refroidir les ambitions des candidats potentiels à sa succession.

Mais, le facteur explicatif le plus important réside probablement dans les calculs électoraux pointus auxquels les candidats peuvent se livrer, sur la base de la nouvelle distribution des voix électorales par adhérent, après la réforme des statuts de 2005. Compte tenu de la multiplicité des « clans » au sein de la CGEM, aux intérêts divergents et aux stratégies incompatibles entre elles, il est difficile à l’un de leurs candidats de dégager une majorité viable. En contraste, le club très fermé des grands groupes a énormément étendu son influence au sein de la Confédération, au cours des dernières années, et peut mobiliser, aujourd’hui, un nombre considérable de voix électorales au profit du candidat de son choix. Il peut ainsi faire pencher la balance de manière décisive, face à un électorat divisé.

La candidature « impromptue » de M. Hafid Elalamy à la présidence de la Confédération s’inscrit fort logiquement dans cette optique. C’est un enfant de la maison, un homme connu de tous, au charme débonnaire, aux grandes qualités humaines, à la grande expérience professionnelle également, couvrant l’informatique et les assurances au Canada, l’ONA, Agma, la CNIA, l’offshoring, etc. au Maroc. Non seulement a-t-il indéniablement réussi dans sa carrière d’homme d’affaires, mais il est très bien introduit dans les cercles influents du pays, « un membre du sérail ». Fort intelligemment, il explique les différents montages financiers et boursiers sur lesquels il a bâti sa fortune personnelle, au cours des dernières années, pour bien montrer qu’il n’y a pas anguille sous roche.

Les grands groupes qui le parrainent le présentent comme un « candidat de la dernière chance », l’homme au profil idoine pour « débloquer la situation » et pour impulser la CGEM dans une nouvelle direction, plus en ligne avec l’image et les besoins du « nouveau Maroc ».

Le candidat Elalamy observe : « Prendre la responsabilité de la CGEM, ce n’est pas chercher des galons. Ce n’est pas un bâton de maréchal, c’est une responsabilité. Le Maroc n’est pas en situation où l’économie va aller de mieux en mieux sans volonté de réformes et sans engagement de la part de tous les opérateurs économiques. » Il pense qu’il faut régénérer la CGEM, qui doit adopter une démarche, des positions et un mode de fonctionnement plus en phase avec la conjoncture marocaine actuelle, tant sur le plan national qu’international. La CGEM doit revenir à sa mission première : défendre les intérêts de ses adhérents et de l’économie, « en évitant les débats stériles ». Elle doit essayer, autant que faire se peut, d’aider l’entreprise marocaine à mieux vivre son époque. Elle doit contribuer à trouver, avec le Gouvernement, le Parlement et les différentes institutions du pays, les moyens d’activer la croissance et la création de richesses pour tous.

La CGEM doit transmettre aux patrons le message qu’ils doivent prendre en main leur avenir, ensemble, maintenant que l’Etat essaie de se désengager autant que faire se peut du champ économique. Elle doit accompagner les entreprises dans leurs stratégies, les aider à se réadapter en cas de besoin, pour s’intégrer dans le flux de la mondialisation. Elle doit donner aux opérateurs une vision macroéconomique et une capacité d’anticipation. Ainsi, même s’ils sont pris dans l’engrenage des activités quotidiennes, ils doivent pouvoir obtenir auprès d’elle une vision claire de l’économie mondiale en évolution.

Le candidat veut établir un dialogue constructif avec l’ensemble des interlocuteurs : pouvoirs publics, partenaires sociaux et autres. Les adhérents attendent de la CGEM qu’elle défende leurs intérêts, et elle doit avoir les moyens de le faire. Or, demande-t-il, « si elle coupe les canaux de communication avec le pouvoir, avec les partenaires syndicaux, comment peut-elle régler les problèmes » ?

Il insiste sur la nécessité d’éviter toute confusion entre le politique, l’économique et le stratégique. Il est important que chacun joue sa partition, toute sa partition mais uniquement sa partition. Le candidat, qui est féru de musique, explique : « Prenez un orchestre philharmonique. Vous avez des percussions, des violons et un chef d’orchestre. Lorsque les violonistes déposent leurs violons et s’improvisent percussionnistes, nous obtenons une cacophonie. Chacun doit assumer pleinement sa mission. Lorsque, au sein de la CGEM, j’ai une politique économique que je souhaite voir mettre en place et que je dois communiquer au législatif, est-ce de la politique que de lui expliquer comment l’économie pourrait mieux fonctionner ? »

Le discours séduit, autant que la personnalité chaleureuse du candidat. Mais, sera-t-il vraiment capable de traduire son discours dans les faits, et saura-t-il maintenir l’équilibre indispensable entre les PME et les grandes entreprises, dans les préoccupations de la Confédération ? Lui qui défend la création des champions nationaux, pour des raisons économiques, saura-t-il faire en même temps tout ce qui est nécessaire pour renforcer le tissu économique principal de la CGEM : la PME/PMI ?

Formation et compétitivité

Khalid Chraibi

Economia
Juin 2006
Chronique Entreprise

La formation continue du personnel est-elle un atout pour l’entreprise, dans ses efforts de développement de produits compétitifs et dans sa lutte pour l’accroissement de ses parts de marché ? Les chefs d’entreprise marocains ne le pensent pas, si l’on en croit une enquête citée dans le rapport de la Banque Mondiale sur l’économie marocaine, rendu public en avril 2006, sous le titre « Promouvoir la croissance et l’emploi à travers la diversification productive et la compétitivité ». Plus de 80 % des chefs d’entreprise interrogés ont déclaré ne pas offrir de formation professionnelle à leur personnel « parce qu’elle n’était pas nécessaire ».

Le dédain des entrepreneurs marocains pour les activités de formation « place le pays parmi ceux qui ont le plus bas niveau de formation dans les entreprises». Pire encore, il constitue, de l’avis de la Banque Mondiale, l’une des contraintes significatives qui réduisent la compétitivité des entreprises marocaines et découragent l’innovation, débouchant sur un faible taux de croissance aussi bien des unités concernées que de l’économie marocaine globalement.

Les auteurs du rapport observent, à cet effet, à titre d’illustration, qu’au Maroc « les travailleurs peu qualifiés et à faible valeur ajoutée prédominent dans les entreprises orientées vers l’export. Ceux qui ont passé moins de six ans à l’école représentent 45 % de leurs effectifs, et 7 % seulement ont effectué plus de 12 années de scolarisation. » De manière plus générale, ils relèvent qu’à peine 9 % des travailleurs marocains ont terminé leurs études secondaires.

Comment s’explique, dans ces conditions, le faible intérêt témoigné par les entreprises marocaines pour les activités de formation alors que, en contraste, pratiquement toutes les entreprises américaines, européennes ou asiatiques avec lesquelles elles risquent de se trouver en situation de concurrence sur les mêmes marchés offrent des opportunités de formation continue à leur personnel ?

Les réponses des entreprises marocaines à ce sondage méritent qu’on s’y arrête, parce qu’elles aident à identifier les vraies raisons pour lesquelles les activités de formation restent embryonnaires.

Ainsi, nombre d’entreprises déclarent-elles ne disposer que du strict volume de personnel nécessaire à leur bon fonctionnement, et sont donc réticentes à le libérer à des fins de formation, pendant les heures de travail.

D’autres unités craignent de voir le personnel qu’elles auront contribué à former les quitter pour un poste plus attrayant ailleurs, réduisant à néant le bénéfice pour l’entreprise des efforts de formation consentis.

Pour moins d’un-cinquième des chefs d’entreprise interrogés, ce sont des considérations d’ordre financier qui justifient leur désintérêt pour les activités de formation. Ils soulignent la nature fastidieuse et complexe du mécanisme de remboursement par les autorités concernées des frais des activités de formation, et le caractère imprévisible du montant des remboursements qui seront effectivement reçus par l’entreprise.

Les experts en formation ajoutent que la majorité des dirigeants marocains d’entreprises n’ont qu’une connaissance approximative des besoins de formation de leur personnel. Nombre d’entre eux sont habitués à gérer des « postes de travail » (et non pas les hommes qui les occupent), chaque membre du personnel ayant une fonction spécifique à remplir, tel un rouage dans une machine. Le chef d’entreprise est satisfait quand la machine tourne correctement, c’est-à-dire quand tous les participants sont en place et accomplissent leur tâche de la manière qu’il attend d’eux.

Les sociologues pourraient ajouter, dans ce contexte, qu’une majorité des décideurs dans les entreprises marocaines ne sont pas issus d’Ecoles Supérieures de Commerce, mais ont le plus souvent développé leur savoir-faire et aiguisé leurs talents en travaillant sur le tas, tout au long d’une longue carrière. Ne se basant que sur leur vécu, et en l’absence du référentiel culturel requis, il leur est difficile d’apprécier à sa juste valeur la contribution positive pour l’entreprise d’une formation continue du personnel, dont ils ne mesurent de manière évidente que le coût.

En tout état de cause, il est clair qu’une vision statique de l’employeur gérant des postes de travail ne peut guère intégrer de la manière appropriée la nécessité des activités de formation. En effet, celle-ci repose sur une vision dynamique des ressources humaines, intégrant comme paramètres de base la mobilité du personnel entre différentes fonctions, ainsi que la possibilité de progression d’un employé d’un niveau de responsabilité à un autre. Elle implique de ce fait l’existence de plans de carrière, ce qui est en rupture totale avec une vision statique des « postes de travail ».

Au moment où le Maroc se prépare à l’ouverture totale de ses frontières aux produits et aux opérateurs étrangers en 2010, il est plus nécessaire que jamais de placer l’entreprise marocaine dans les meilleures conditions possibles pour assurer sa pérennité, conserver ses parts de marché sur le plan interne, et développer ses activités d’exportation afin de profiter de la dynamique de la mondialisation.

Les activités de formation continue forment un élément essentiel de la mise à niveau du personnel des entreprises, afin qu’il contribue à produire des produits de qualité, au moindre coût, sans gaspillage, dans le respect des spécifications et des délais.

Il existe dans les grands centres industriels du pays une offre conséquente de programmes de formation adaptés aux besoins des différentes catégories de personnel d’entreprise, ayant son origine tant au niveau de l’OFPPT (Office de formation professionnelle) qu’à celui d’innombrables organismes privés de formation qui se sont multipliés depuis les années 1980.

Un régime de contrats spéciaux de formation (CSF) a été mis en place pour permettre aux entreprises à jour dans leurs contributions au titre de la taxe de formation professionnelle de se faire rembourser un pourcentage variable de leurs dépenses de formation (70 à 90 %) pour des programmes de formation essentiellement approuvés à l’avance. Mais les procédures des CSF sont « complexes, lentes et arbitraires », de l’avis des entreprises qui y ont recours.

Afin d’encourager les entreprises à recourir sur une grande échelle aux activités de formation, il est donc nécessaire de revoir l’ensemble du système de financement, en se fixant comme objectif le remboursement intégral aux entreprises concernées du coût des formations réalisées, de manière automatique, et sans délais. A cet effet, il serait temps d’assimiler le coût de ces formations, sur le plan du principe, aux charges normales de gestion.

L’entreprise procédant à des actions de formation devrait donc pouvoir passer directement les coûts encourus en charges, et réduire d’un montant correspondant les sommes qu’elle doit verser à l’Etat au titre de la taxe de formation professionnelle. Les services de l’Administration fiscale devraient procéder au contrôle de la véracité des charges de formation, selon les mêmes principes et modalités qu’ils appliquent au contrôle des autres charges de fonctionnement de l’entreprise.

Ce n’est qu’à ce prix que le Maroc pourra définitivement lever les obstacles qui se dressent dans la voie de la formation continue dans l’entreprise, garante elle-même de la compétitivité des produits marocains à l’ère de la mondialisation.

La Banque Mondiale, la croissance et l’emploi

Khalid Chraibi

Economia
Mai 2006
Chronique Entreprise

Depuis sa création au milieu des années 1940, la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (BIRD), également connue sous l’appellation de Banque Mondiale, procède à l’étude approfondie et régulière de la situation économique et des perspectives d’évolution des pays les plus divers de la planète.

Après avoir passé au peigne fin les économies dévastées des pays occidentaux, à la fin de la deuxième guerre mondiale, et aidé à leur reconstruction, elle a étendu ses talents en matière de finance, d’analyse et de conseil aux pays du Tiers Monde, à partir des années 1950, quand ils ont accédé en cascade à leur indépendance, et souhaité bénéficier des prêts à taux d’intérêt subventionné (et du savoir-faire fourni en bonus) de cette institution. Elle a ainsi développé une expertise sans pareil dans l’analyse des questions associées à la croissance et au développement économiques, tant sur le plan théorique que pratique, grâce aux ressources financières et humaines considérables qu’elle a pu mobiliser à cet effet, ainsi qu’aux économistes de renom qu’elle associe régulièrement à ses activités.

Par conséquent, un rapport de la Banque Mondiale sur l’évolution de l’économie marocaine, comme celui intitulé « Promouvoir la croissance et l’emploi par la diversification productive et la compétitivité » du 14 mars 2006 est toujours d’une lecture enrichissante.

Une réflexion énigmatique d’Elhanan Helpman, placée en exergue, fournit le fil directeur de l’exposé :

« Pourquoi certains pays sont-ils riches et d'autres pauvres ? Les économistes s’interrogent depuis l'époque d'Adam Smith. Pourtant, après plus de deux cents ans, le mystère de la croissance économique n'est toujours pas résolu. »

La Banque Mondiale note, à cet égard, que « la problématique de croissance au Maroc reste une énigme » et fait même au passage un mea culpa inattendu : « Dans la Stratégie de Coopération 2005-2009 (CAS), la Banque reconnaît la mauvaise compréhension de l’évolution de la croissance marocaine durant la dernière décennie, et d’une manière générale, de l’histoire de la croissance au Maroc. »

Mais, une fois ceci dit, la Banque procède au diagnostic détaillé de la situation actuelle, et lance des pistes de réflexion et des propositions pour montrer les voies par lesquelles le Maroc pourrait enclencher une croissance forte et pérenne, génératrice d’emplois.

Elle rappelle les atouts importants dont le Maroc jouit aujourd’hui, tels que : sa position géographique privilégiée, des prix relativement stables, une dette publique réduite, un système financier renforcé, de bonnes infrastructures, une éducation réformée, une politique volontaire de développement du tourisme et les réalisations de la politique de privatisation. L’image de marque du pays auprès des agences internationales de notation de risque est également bonne, du fait de sa stabilité politique et sociale.

Cependant, de l’avis de la Banque, la nécessaire transformation des structures de l’économie marocaine se fait trop lentement ; les exportations sont confrontées à une forte concurrence sur les principaux marchés étrangers ; le pays continue à réaliser une production à faible valeur ajoutée ; la compétitivité des produits exportés laisse à désirer, tant au niveau de la qualité que des prix.

La Banque dresse alors la liste de certaines contraintes importantes qui se dressent, à son avis, dans la voie d’une forte croissance :

un marché du travail rigide ;
une politique fiscale qui exerce une charge trop élevée sur les entreprises et représente un handicap pour le recrutement ;
un régime de change à parité fixe qui ne favorise pas la compétitivité internationale des produits ;
un niveau de protectionnisme encore élevé malgré les récentes réductions tarifaires et la signature de plusieurs accords de libre échange (ALE) ;
des défaillances de formation qui placent le Maroc parmi les pays qui ont le plus bas niveau de formation dans les entreprises.

Pour relancer une croissance forte, le rapport propose une panoplie de mesures, telles que : maintenir le salaire minimum à niveau constant ; réformer la fiscalité en réduisant l'impôt sur le bénéfice des sociétés et le taux d'imposition de l'IGR ; simplifier le régime de la taxe sur la valeur ajoutée ; effectuer progressivement la transition vers un régime de taux de change flexible ; accélérer la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires ; et octroyer aux entreprises des incitations additionnelles au titre de la formation.

Le rapport propose également d’adopter des mesures pour encourager l’embauche des demandeurs d'un premier emploi et des femmes, par une réduction temporaire du salaire minimum par exemple ; l'introduction à terme d'un programme d'assurance chômage ; et la réforme du système de sécurité sociale en vue de réduire la part de la pension dans le salaire brut, tout en renforçant les mécanismes de cotisations volontaires.

Nombre de propositions contenues dans ce rapport reflètent le point de vue des opérateurs économiques marocains et leur sembleront parfaitement légitimes. Différents groupes sociaux considèreront certaines propositions comme plutôt discutables, en fonction de leurs intérêts et acquis. Le lecteur marocain sera probablement déçu de voir qu’il est encore demandé aux classes sociales les plus défavorisées de faire des sacrifices, en attendant les jours meilleurs.

Contrairement à ce que Elhanan Helpman affirme, depuis qu’Adam Smith a publié ses « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » en 1776, les sciences économiques ont fait preuve d’une grande richesse, vitalité et créativité dans l’analyse des rouages économiques nationaux, l’identification des facteurs de croissance et l’évaluation de leur rôle dans les contextes économiques les plus divers.

Le livre de théorie économique le plus célèbre du 20è s., « La théorie générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie » de John Maynard Keynes, publié en 1936, fut entamé comme une réflexion sur les causes du chômage et les politiques susceptibles de le résorber, à la suite de la crise de 1929. Mais Keynes se rendit vite compte que les emplois durables ne pouvaient pas être créés à coups de palliatifs, et que c’étaient les mécanismes de base de l’économie qui devaient être réévalués dans leur ensemble, en vue de créer les conditions propices à la croissance économique, seule capable de générer des emplois.

Bien que des milliers de livres et d’articles aient été publiés depuis cette époque sur ces questions, ils sont tous l’œuvre d’économistes issus de pays industrialisés, ou formés dans le moule de pensée des universités européennes et américaines. Ils abordent l’analyse de ces questions selon les paradigmes des pays industrialisés, ce qui explique qu’il n’y ait pas eu beaucoup de progrès dans l’analyse de ces questions, du point de vue des pays du Tiers Monde.